Je vais te dire quelque chose que je n'aurais peut-être pas dit il y a dix ans.
J'ai mal à ma profession.
Ce n'est pas à cause du travail. Le travail est beau, stimulant, créatif et profondément satisfaisant quand il est fait dans les bonnes conditions. J'aime ce que je fais. J'aime les espaces qui se transforment, les clients qui réalisent que ce qu'ils imaginaient peut exister pour vrai, les projets qui ont l'air simples sur Pinterest et qui demandent en réalité une expertise que personne ne voit parce que justement, quand c'est bien fait, ça a l'air facile.
C'est là que ça fait mal.
Quand c'est bien fait, ça a l'air facile. Et quand ça a l'air facile, les gens pensent que ça ne devrait pas coûter cher.
Ce que personne d'autre ne tolère
Appelle ton avocat et dis-lui que tu aimerais le rencontrer une heure pour avoir son opinion sur une situation, juste pour voir et que tu ne sais pas encore si tu vas aller de l'avant. Vois ce qui se passe.
Appelle ton comptable et demande-lui de regarder tes finances ce printemps, de te donner ses recommandations et de te dire combien ça va coûter à la fin parce que tu n'étais pas sûre du budget au départ.
Demande à ton médecin spécialiste s'il peut te donner une consultation gratuite parce que tu veux d'abord voir s'il te convient avant de t'engager.
Ces conversations-là n'arrivent pas. Et non, ce n'est PAS parce que ces professionnels sont arrogants. C'est parce que leur valeur n'est pas remise en question avant même qu'ils aient ouvert la bouche.
La nôtre, oui. Constamment.
Comment on en est arrivées là
Je ne vais pas tout mettre sur le dos des clients. Ce serait facile et ce serait inexact.
On y a contribué. Collectivement, les designers d'intérieur au Québec ont passé des années à offrir des consultations gratuites pour "montrer leur valeur." À sous-facturer pour "ne pas faire peur" aux clients. À absorber des heures non prévues pour "ne pas créer de friction." À s'excuser de leur facture finale comme si facturer le vrai coût d'un travail professionnel était une forme d'abus.
On a appris au marché que notre expertise se goûte avant d'acheter. Comme des échantillons. Gratuitement, sans engagement, sans conséquence.
Et le marché a appris la leçon parfaitement.
La culpabilité de la facture finale
C'est celle-là qui me choque le plus.
La designer qui a passé 40 heures sur un projet, qui a évité à son client trois erreurs majeures qui lui auraient coûté 15 000$ à corriger, qui a coordonné cinq entrepreneurs, qui a fait quatre révisions de plan, qui a répondu à 200 courriels, et qui envoie sa facture finale en s'excusant presque de ce qu'elle vaut.
Et le client qui reçoit cette facture et qui se sent comme s'il venait de recevoir une mauvaise nouvelle... Parce que personne ne lui a expliqué la valeur de ce qu'il venait de recevoir tout au long du projet. Parce que la designer elle-même n'a pas osé la nommer.
Ce n'est pas un problème de client. C'est un problème de positionnement et de confiance en sa propre valeur.
Ce qui se passe dans la tête du client qui négocie
Le client qui essaie de négocier ta facture finale n'a pas reçu une mauvaise surprise. Il n'a pas compris ce qu'il achetait depuis le début. Et quelque part dans ce projet, il y a eu un moment où tu aurais pu le lui expliquer et tu ne l'as pas fait.
Peut-être parce que tu ne voulais pas avoir l'air de te vanter. Peut-être parce que tu avais peur de paraître trop chère. Peut-être parce que personne ne t'a jamais appris que documenter et communiquer ta valeur en cours de projet, c'est une compétence professionnelle au même titre que choisir les bons matériaux.
La négociation à la facture finale n'est presque jamais une attaque sur ce que tu vaux. C'est le résultat d'un vide de communication que tu as laissé ouvert pendant toute la durée du projet.
Ce que ça coûte à notre industrie
Quand une designer accepte d'être sous-payée, elle ne nuit qu'à elle-même en surface. En profondeur, elle nuit à toutes les designers qui viennent après elle. Elle contribue à maintenir une perception de marché qui dit que le design d'intérieur au Québec ne coûte pas cher, que les honoraires sont négociables, que la consultation initiale est gratuite parce que c'est comme ça que ça fonctionne dans cette industrie.
Les nouvelles designers arrivent dans un marché que leurs prédécesseures ont en partie construit. Et si ce marché dit que le design c'est pas cher, elles vont facturer en conséquence. Et le cycle continue.
Ce n'est pas un jugement. C'est un constat. Et la seule façon de le briser, c'est individuellement, une designer à la fois, une facture à la fois, une consultation à la fois.
Ce que je dis aux designers que j'accompagne
Arrête de t'excuser de ce que tu vaux.
Arrête de donner ton expertise gratuitement à des gens qui n'ont pas encore démontré qu'ils vont te respecter en retour.
Arrête de fixer tes prix en regardant ce que les autres chargent, surtout si les autres ont les mêmes fuites que toi.
Arrête d'attendre la facture finale pour communiquer ta valeur. Elle se communique dès le premier contact, tout au long du projet, à chaque décision que tu prends pour ton client.
Et arrête de penser que c'est un problème de confiance en soi qui se règle avec de l'affirmation positive. C'est un problème de structure. De positionnement. De façon dont tu as construit ta business.
J'ai mal à ma profession parce que je sais ce qu'elle vaut vraiment. Et je sais que la plupart des designers qui la pratiquent valent beaucoup plus que ce qu'elles se font payer.
C'est pour ça que je fais ce que je fais.